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"Le passé ne passe pas" : À 104 ans, le Marseillais Albert Corrieri raconte l’enfer du STO et son combat pour la justice

4min

Par Maritima 08/06/2026 à 18:20

C’est une page d’histoire en chair et en os. À 104 ans, Albert Corrieri, figure du quartier de la Cabucelle à Marseille, n’a rien oublié. De la faim sous l’Occupation à l’esclavage dans les usines nazies, ce survivant du Service du Travail Obligatoire (STO) livre un témoignage bouleversant au micro de Maritima. Entre souvenirs de bombes et blessures jamais cicatrisées, il dénonce le silence de la France.

Dans son salon cosy de la Cabucelle, Albert Corrieri nous reçoit avec une lucidité désarmante. Né le 28 mai 1922 à Marseille dans une famille originaire de Livourne débarquée à Marseille un mois avant sa naissance, il a traversé le siècle. Mais ce sont les années noires, de 1940 à 1945, qui hantent encore ses nuits.

 

"On mangeait les épluchures de pommes de terre"

Avant l'exil forcé, il y a eu la faim. Dans le Marseille occupé, Albert doit partager des rations dérisoires avec ses quatre frères et sœurs. « On ne peut pas dire qu’on mangeait à notre faim, c’était les restrictions », se souvient-il. « J’ai vu des personnes manger les épluchures de pommes de terre. On les nettoyait à l’eau et on les faisait frire... tout passait. » Quant à la viande ? « Elle restait accrochée à la bête, on ne l'avait pas. C'était rutabaga, sardines salées et topinambours. J’en ai encore l’indigestion aujourd’hui. »

 

Arrêté en plein service à "La Daurade"

Le destin d'Albert bascule le 20 mars 1943. Alors qu'il travaille comme serveur au restaurant La Daurade, au 8 rue Fortia (encore un détail dont il se souvient sans effort), la police française vient le chercher à 11h50 précises. Il a 20 ans. Il fait partie des 650 000 Français réquisitionnés par l'État français de Pétain pour servir l'effort de guerre allemand.

« On a été trahis par la France », lâche le centenaire avec amertume. « On nous a arraché au soutien de famille pour nous envoyer travailler pour l'ennemi. » À son arrivée en gare de Ludwigshafen, l'accueil est brutal : « On a été bombardés de pierres par des jeunes qui nous attendaient. On a tout de suite compris qu’on n'était pas là en vacances. »

 

12 heures par jour dans une usine de 14 kilomètres

L'enfer dure 25 mois. Albert est affecté au chargement des wagons de charbon. Les conditions sont inhumaines : 12 heures de travail par jour dans une usine gigantesque de 14 kilomètres de long sur 3 de large et qui était dotée d'un train pour transporter les travailleurs et les marchandises d'un bout à l'autre. « Je dormais sur la pelle tellement j'étais fatigué », raconte-t-il.

Mais le plus terrifiant reste le ciel. Albert subira plus de 100 bombardements alliés. Il raconte ce jour où, cherchant refuge dans un abri allemand, un garde le démasque : « Quand je lui ai parlé français, il m’a pris par l’épaule et m’a jeté dehors comme un sac poubelle, en plein bombardement. Personne dans l’abri ne s’est manifesté. J’ai dû faire 7 kilomètres à pied sous les bombes pour rejoindre mon camp. »

 

Sauvé par son "ange gardien"

Albert a vu la mort de près, très près. Il montre encore aujourd'hui la cicatrice sur son bras, souvenir d'un éclat de bombe. « J'étais à 20 mètres de l'explosion avec des copains. Celui qui était à ma gauche a pris un éclat en plein cœur, il a été tué sur le coup. Moi, j'ai pris l'éclat dans le bras. » Il estime avoir sauvé sa vie huit fois grâce à son intuition : « J’ai eu un ange gardien qui me disait : ne va pas là, c'est dangereux. ».  Et sa 9e vie lui aura permis de profiter d'un supplément d'existence de plus de... 80 ans ! 
Neuf vies, deux de plus qu'un chat...

 

Le combat pour la reconnaissance : "Honte à la France"

Aujourd'hui, ce qui "taraude" Albert, ce n'est pas l'argent, mais le manque de considération. Il y a un an, il a entamé une procédure judiciaire pour réclamer une indemnité symbolique de 10 euros de l'heure pour ses 18 mois de souffrance en usine (43 000 euros). La justice française l'a débouté.

« La justice ? Je n'en apporte pas un bon souvenir. Les juges ne se rendent pas compte de la souffrance que j'ai eue », s'indigne-t-il. « Ce que je demande, ce n'est pas volé, je l'ai travaillé, je l'ai sué. Si ce n'est pas l'argent, qu'on me donne au moins une récompense, qu'on reconnaisse ma souffrance. »

Ils ne sont plus que deux survivants du STO en France. Albert dans la moitié Sud du pays, et un camarade dans la moitié Nord. Pour Albert Corrieri, le passé ne passe pas, et le silence de l'État est une seconde blessure, plus profonde encore que celle de l'acier allemand.

Retrouver l'interview d'Albert au micro de Maritima en mars 2025, à l'époque où il apprend que la justice l'a débouté.

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